Jusqu'à quand allons-nous dénoncer sans agir - 1 Scandal
Opinion

Jusqu’à quand allons-nous dénoncer sans agir


« Les luttes pour l’émancipation, ce n’est pas taper sur un clavier ! »

L’« ultra responsabilité de soi », l’individu « auto construit », l’auto-entrepreneuriat de sa vie. Voilà des formes d’isolement à l’œuvre depuis 40 ans et qui se sont amplifiées avec les usages croissants, et ad nauseum, des écrans du fait de la crise sanitaire. Vu la mesure que cela prend, et va prendre puisque tout y appelle, la lutte doit être menée dans le monde du travail, dans l’éducation, jusque dans la médecine.

L’ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun (Grasset) pose un constat implacable sur ce que nous sommes collectivement devenus, à force de politiques néolibérales éreintantes et de dénonciations continues et infructueuses. Pour y répondre, son auteur, Éric Sadin, livre un plaidoyer magnifique et quelques clefs pour redevenir agissant.

Des propos recueillis par Matthieu Delaunay.

LR&LP : Quand et de quoi est né ce livre ?

Le pas de côté que j’ai enclenché procède d’abord du fait que, depuis dix ans, j’avais le sentiment d’avoir beaucoup exploré le terrain de l’analyse des technologies numériques sous toutes ses formes : les rouages économiques, les intérêts à l’œuvre, la collusion des politiques et la doxa techno-libérale qui n’a cessé de s’imposer depuis le début des années 2000. Si ce travail n’est jamais clos, la cause me semble aujourd’hui entendue.

En quelques années, tout le monde semble avoir à peu près compris les excès du techno-libéralisme et ses interférences sur nos existences, au point que la dénonciation de l’industrie du numérique est presque devenue un sport global, une nouvelle vulgate.


Il y a cinq ou six ans, « je n’étais pas nombreux » à tenir le discours que beaucoup tiennent aujourd’hui ! Au moment de la sortie de mon livre Surveillance globale en 2009, on me disait que j’étais paranoïaque, mais aujourd’hui ce constat, à propos de tant de dérives, est partagé. Il me fallait donc enclencher un autre moment pour comprendre ce que l’usage, de plus en plus massif et étendu, des technologies numériques, produit sur nos esprits, nos corps, nos relations avec les autres et avec le réel.

Le déclencheur de cette entreprise a été l’observation de nouvelles postures. Celles de mon expérience dans la vie quotidienne, celles des corps dans la rue, ou la lecture de posts sur Facebook ou Twitter au cours desquels les personnes ne cessaient de faire valoir une primauté de leur propre parole. J’ai vu là un autre ethos prendre forme, un nouvel esprit de l’époque qui s’instaurait. Je n’avais plus d’autre choix que d’aller explorer toutes ces dimensions de très près.

LR&LP : Vous dîtes que le constat est partagé par tous, pourtant on n’a rarement autant argué du fait que notre « résilience », pour reprendre un terme à la mode, passait nécessairement par le numérique. Est-ce que cela voudrait dire que le constat est partagé par tous, mais que tous s’en moquent?

Il y a là un paradoxe. Nous vivons depuis 5/6 ans une évolution très rapide des mentalités. Celle-ci est pour partie due à l’accès en ligne qui a contribué à la formation d’une conscience globale relativement à trois phénomènes : excès du libéralisme, désastre écologique et abus de l’industrie du numérique. Ces enjeux n’ont cessé de saisir nos consciences. Mais ce que je constate depuis peu, c’est que la conscience peut vite virer au conformisme.

LR&LP : C’est à dire ?

Lorsque le langage prévaut, qu’on ne cesse de répéter continuellement les mêmes choses, sans agir en conséquence, voilà ma définition du conformisme. Pour le dire autrement, quand la conscience se manifeste principalement sous la modalité du verbe et que ce verbe ne cesse de ressasser, il a alors le tort et le vice de ne rien produire.


On a bien compris que ce phénomène s’opère principalement via les réseaux sociaux qui alimentent notamment une dénonciation continuelle du libéralisme tout en générant dans le même temps des profits auprès de l’industrie du numérique, selon un paradoxe qui devrait nous interroger.

De surcroît, le confinement imposé, par la force des choses, au printemps dernier n’a fait qu’amplifier la numérisation de nos existences, nous trouvant toujours plus enserrés dans les mailles des réseaux et des pixels. L’instance d’interférence principale entre les êtres étant devenue l’écran.

Nous avons été contraints au télétravail, à l’enseignement en ligne, etc. Nous avons vécu une brusque et massive accélération de la numérisation de nos existences qui est allée jusqu’à prendre la forme de ce que j’appelle une « télé-socialité généralisée ».

LR&LP : Dans cette situation économique compliquée, il est difficile de protester contre l’avènement des Zoom, des Teams, de ces interfaces qui accaparent nos temps de travail.

Je crois qu’il est temps d’arrêter de nous désoler sans fin et d’envisager maintenant les choses de façon critique, politique et stratégique. Car il semble important de signaler que nous nous sommes aussi lovés dans ce capitalisme de l’administration du bien-être et de ces systèmes supposés nous faciliter l’existence et qui prétendent nous permettre de nous exprimer.

Nous ne sommes pas que des victimes. Une question se pose : cette facilitation de nos existences, la voulons-nous toujours, oui, ou non ? Ce, alors que le confinement nous a forcé à laisser les systèmes numériques intégrer quantité de nouveaux champs de la vie humaine, dont on ne supposait pas, pour certains d’entre eux, qu’ils pouvaient s’opérer via des écrans.

LR&LP : Comme quoi ?

Le travail, l’enseignement, les consultations médicales, jusqu’à des sommets de chefs d’États, en passant par la foire de Francfort du livre, et des apéros WhatsApp, tout cela a lieu en ligne ! Cela, nous ne pouvions l’anticiper. L’industrie du numérique, caractérisée par son « agilité permanente », pousse à ce que j’appelle, une « télé-socialité généralisée ».

Celle-ci est appelée, si nous n’y prenons garde, à s’instituer vu qu’elle génère des profits et induit une connaissance encore plus précise des profils des utilisateurs. De leur côté, les entreprises vont être de plus en plus à la peine, les obligeant, pour certaines, à se défaire de leurs locaux. Tel l’assureur Allianz qui veut encourager le « home office », ou de façon plus radicale, le Daily News qui a décidé de céder ses bureaux à Manhattan pour « devenir un journal sans rédaction physique ».

La nécessité d’opérer un « bon mix » entre le « présentiel et le « distanciel » est devenue la nouvelle doxa.

Or, il faut avoir à l’esprit, et bien prendre garde, que partout où la seconde formule pourra détrôner la première, tout y conduira vu les gains induits, ce particulièrement dans le secteur privé. La réduction des coûts va être, par la force des choses, un des grands enjeux des années à venir dans le cours de l’organisation du monde du travail. C’est là que la conscience critique et l’action politique doivent intervenir. Est-ce que la situation du confinement va devenir la norme ? Comment allons-nous faire pour que ce franchissement de seuil ne soit pas entériné ?

LR&LP : Comment retrouver des formes d’organisations en commun qui ne s’opèrent pas que via des serveurs ou des écrans ?

Nous allons assister à un phénomène croissant d’« isolement collectif ».

Cette une notion que j’explore et théorise dans le livre. Cela regarde le fait d’être continuellement renvoyés à nous-mêmes, notamment du fait du recul continu du principe de solidarité, et de vivre toujours plus face à des écrans conformément à des logiques qui s’inscrivent dans la longue histoire du néolibéralisme.

Celles qui ont célébré l’ « ultra responsabilité de soi », l’individu « auto construit », l’auto-entrepreneuriat de sa vie. Voilà des formes d’isolement à l’œuvre depuis 40 ans et qui se sont amplifiées avec les usages croissants, et ad nauseum, des écrans du fait de la crise sanitaire.

Vu la mesure que cela prend, et va prendre puisque tout y appelle, la lutte doit être menée dans le monde du travail, dans l’éducation, jusque dans la médecine. Une téléconsultation, pourquoi pas pour un mal de gorge, mais pas pour des angoisses ou des dépressions qui appellent le contact et la présence sensible conjointe.

Actuellement, on me demande de faire des conférences sur Zoom, je dis non à toutes les propositions. Si je commence à entrer dans cette spirale, cela veut dire que les moments de rencontres, de présence à l’autre dans le dialogue sont appelés à disparaître. Nous avons plus que jamais besoin de présence partagée.

À cet égard, n’est-ce pas le moment d’engager de nouvelles modalités d’organisation collective ? C’est là un des enjeux majeurs de cette décennie que de nous impliquer activement sur le terrain de nos réalités quotidiennes, à l’opposé exact des sempiternelles et improductives logiques de dénonciation sur les réseaux sociaux.

LR&LP : Difficile de dire dans quel état psychologique et physique nous ressortirons du confinement, si ce n’est un peu plus énervés et beaucoup plus fragiles. Si l’Histoire a prouvé la capacité d’une nation fracassée à se redresser, comment lutter pour refaire société « entre individus tyrans »?

C’est l’enjeu majeur de mon livre, d’un point de vue diagnostic. À partir des années 1970, il n’a cessé d’être affirmé que la solidarité, le pacte social, tout cela pesait sur les finances et la dette publiques et menait à des impasses économiques. Chacun se voyait encouragé à trouver sa propre issue, à s’ériger en une force active, « autonome », à même de ne plus dépendre de l’ordre collectif.

Et puis le téléphone portable et internet sont arrivés simultanément et avec eux, la si grotesque fable d’une « émancipation » supposée. Certains avançaient que l’interconnexion globale allait faire émerger un village global pacifié et heureux.


Sauf que les luttes pour l’émancipation, c’est nous délivrer de nos chaines, de tous nos asservissements et non pas de taper sur un clavier en discutant sur son canapé !
Le monde économique est un monde d’artistes, fait d’inventivité permanente, il faut leur concéder ça ! Tous ces entrepreneurs ont su mettre à notre disposition des instruments nous offrant plus de mobilité, nous donnant l’illusion d’être plus agissants, davantage maitres de nos vies.

En outre, les réseaux sociaux nous ont permis de procurer apparemment plus de sel à nos existences, nous encourageant à publier des moments de notre quotidien en vue de recevoir des salves de ravissements. Plus nous vivions une invisibilité sociale, le sentiment de l’inutilité de soi, plus toutes ces interfaces faisaient office de réconfortants instruments compensatoires.

C’était le début d’un capitalisme de la catharsis, destiné à panser nos plaies et nous apporter des moments de reconnaissance et d’estime de soi. En cela, ça relève d’un coup de génie absolu. Twitter, de son côté, est apparu au moment d’une défiance croissante à l’égard de l’ordre politique et économique en place.

C’était l’époque qui a suivi les mensonges éhontés de la part de l’administration américaine au moment de la préparation de la 2e Guerre du Golfe en Irak en 2003, auxquels ont suivi le volte-face des référendums européens, puis la crise financière de 2008. Ces évènements ont donné naissance à encore plus de rancœurs et de colères légitimes.

Et alors, en 140 caractères, il devenait notamment possible de continuellement exprimer nos rages publiquement. Et nous nous sommes laissé prendre au piège de croire que la politisation de nos existences consistait à dénoncer le monde tel qu’il va mal, et dont les continuels posts se voient aussitôt évacués au bas des fils d’actualité ou dans les oubliettes du présent.

LR&LP : Quelle est la différence entre la responsabilité de soi vendue depuis les années 1970 et l’autogestion?

L’injonction à la responsabilisation de soi a de facto entraîné une déliaison avec l’ensemble commun. Elle procède du principe selon lequel on aurait trop attendu de la société. Conformément à l’esprit du self made man américain qui veut que le véritable accès à la richesse ne provient que d’une seule « réussite » individuelle.

Cette position est défendue de façon emblématique dans le livre d’Ayn Rand, La Source Vive (1943). Cette puissante doxa a conduit à toutes les dérives que l’on connait : sentiment d’inutilité de soi, déliaison avec le corps social, phénomènes de repli, épreuve de l’impuissance et à une féroce lutte de tous contre tous.

En cela, la notion de responsabilité a été dévoyée, car elle représente une notion morale décisive. Celle de se mobiliser en vue de répondre à une situation spécifique, d’y faire face avec toute sa conscience et son corps !

L’autogestion, elle, relève d’un mécanisme tout autre. Chacun est appelé à s’investir dans des tâches possiblement épanouissantes, à donner le meilleur de lui-même pour un même intérêt collectif. Ce, au sein d’un réseau de solidarité où s’opèrent des liens actifs et constructifs, dans la pluralité mais aussi une nécessaire contradiction.

C’est une disposition qui suppose de mettre ensemble nos forces, nos intelligences et nos subjectivités en vue de mener des existences plus épanouissantes et plus souhaitables. Des modèles où la création, le travail, le loisir et l’inventivité peuvent arriver à se mêler. C’est vers de telles modalités qu’il faudrait tendre pour retrouver de bons équilibres. Cette notion d’équilibre autrefois théorisée de façon magistrale par Ivan Illich.

Or, non seulement nous n’évoluons plus depuis bien longtemps dans des environnements faits d’équilibre, mais plus encore nous ne cessons de procéder de l’excès dans de nombreuses sphères de la vie humaine. À cet égard, lorsque vous êtes du matin au soir face à vos écrans, que vous ruminez la même rancœur, que vous vivez dans vos corps et vos esprits des injustices et des humiliations qui ne trouvent à s’exprimer que par le langage écrit via des claviers, se met alors en place une redoutable mécanique mortifère.

C’est comme si nous vivions dans une chambre de combustion du ressentiment qui, au final, ne fait qu’entretenir notre impuissance.

LR&LP : Donc il nous faudrait couper ces écrans, éviter de commenter, sortir?

Non, ça c’est du sparadrap, des remèdes de fortune ! La seule alternative, c’est l’engagement, dont la nature doit être repensée. L’heure doit être à la construction de collectifs qui redonnent des marges d’action à chacun. Ce, à toutes les échelles de la société (éducation, travail, santé, soin).

Faire collectif, c’est l’enjeu majeur, c’est concret, c’est se donner les moyens de créer des projets vertueux et nouveaux sur le terrain de nos réalités quotidiennes. La dénonciation, on en a besoin, mais on ne va pas vainement dénoncer jusqu’à la fin de nos jours. Ce n’est pas une issue. Jusqu’à quand allons-nous dénoncer sans agir ?

Pour ma part, je dénonce le fait de passer ses journées à dénoncer ! Les réseaux sociaux, ce n’est pas la liberté d’expression, ce sont des canaux d’expression des opinions qui, au final, génèrent des profits pharaoniques à ces plateformes siliconniennes.

LR&LP : N’est-ce pas aussi le moyen de mettre un coup de projecteur sur les agissements de nos « élites » pour montrer qu’on les voit et qu’il serait temps d’arrêter ces façons de faire?

Certes, mais il est important de nuancer. Elles ne font pas, loin de là, que manigancer dans notre dos. Qu’il y ait quantités de dérives, de décisions qui sont arrêtées sans faire suffisamment l’objet de délibération et de transparence – nourrissant par là même – la suspicion, c’est certain.

Aujourd’hui, nous connaissons un état généralisé de désillusion et de défiance qui a été progressivement formé par tant de trahisons faites décennies après décennies. La mémoire des peuples s’accumule.

Mais quand un grand nombre en arrive à s’imaginer que tout ce qui est fait est organisé de façon masquée, cela peut vite contribuer à des dérives et à toutes sortes de stigmatisations inacceptables. Les affects négatifs, qui ne cessent de croître, génèrent des phénomènes de surdité croissante entre les différentes composantes du corps social et qui peuvent s’avérer, à terme, hautement périlleux.

La politisation, bien plus que continuellement procéder de la dénonciation et de la défiance viscérale, appelle, avant toute chose, d’analyser précisément les situations et ensuite, presque dans un même mouvement, d’exercer sa puissance critique et d’action.

Passer du stade de victime éprouvant sans fin son impuissance vers celui de l’action menée, de façon volontaire et collective, sur le terrain de nos réalités quotidiennes. C’est cela, à mon sens, la seule lutte à même de dégager des horizons plus lumineux dans ces temps actuellement si sombres et si menaçants.


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