Environnement & Alimentation

Comment Total a contourné l’interdiction d’utiliser l’huile de palme dans les biocarburants


L’huile de palme et l’huile de soja sont les pires biocarburants pour la planète, car ils provoquent directement la destruction des forêts tropicales.

Mais les autres ne sont pas en reste. Une bonne partie des betteraves à sucre, par exemple, servent à faire du bioéthanol, obtenu par fermentation. Le biocarburant est donc l’une des raisons du retour des néonicotinoïdes [les « pesticides tueurs d’abeilles »] dans nos champs.

L’impact environnemental des biocarburants

Depuis quelques années, l’industrie pétrolière cherche à se racheter une image en se convertissant aux biocarburants. Il s’agit d’huiles végétales extraites de plantes comme le colza, le tournesol, la betterave, le soja ou le palmier, que l’on mélange au diesel ou à l’essence pour augmenter leur prétendue « performance écologique ».

Incitée par le gouvernement, la filière pétrochimique prétend que ces plantes, pendant leur croissance, capteraient le CO2 et le transformeraient en oxygène. Brûlées dans nos voitures, les huiles biologiques auraient dès lors un bilan carbone réduit « en amont » par la photosynthèse…

Les automobilistes ne savent pas forcément qu’ils utilisent entre autres des biocarburants dans leur véhicule, parce que ceux-ci ne sont jamais distribués « purs » à la pompe.


Pourtant, selon un rapport d’information du Sénat, la France serait le plus gros consommateur européen de biocarburants : en 2017, elle en aurait employé 3 500 kilotonnes, en majeure partie dans le secteur du transport.

Le premier producteur français de ce type de carburants est bien entendu Total, dont la raffinerie de La Mède, près de Marseille, fabrique environ 500 000 tonnes de biogazole par an.

Cependant, ces carburants ne sont nullement écologiques, ils n’ont de « biologique » que le nom. Leurs bienfaits pour la terre, les animaux ou les êtres humains sont un mythe, entretenu par des campagnes de communication mensongères, avec le soutien de l’État.

Prenons l’exemple de l’un des biocarburants les plus utilisés : l’huile de palme, qui est aussi le moins cher. Puisque les palmiers à huile ne poussent que dans des régions tropicales, leur production exige obligatoirement de raser des forêts millénaires, dont les principales victimes sont celles d’Indonésie et de Malaisie, où 20 % de leur superficie a disparu en trente ans.

Ces forêts sont remplacées par d’immenses monocultures qui alimentent sans relâche les 61 millions de tonnes annuelles d’huile de palme nécessaires à l’hypocrisie des biocarburants, soit 90 % de la production mondiale.

Lorsque les forêts tropicales sont rasées ou brûlées, les quantités immenses de carbone qu’elles retenaient finissent dans l’atmosphère, les animaux sauvages sont chassés de leur habitat et les populations locales subissent de plein fouet la pollution des feux qui prennent régulièrement dans les monocultures.

Selon Greenpeace, depuis 1990, l’Indonésie a ainsi perdu 30 millions d’hectares de forêts, alors que ce pays est l’un des principaux poumons de la planète. Une catastrophe.

Les biocarburants, un marché sous perfusion publique

En France, 75 % des importations d’huile de palme sont destinées à la fabrication de biocarburants. Les raffineries européennes en consomment chaque année davantage, c’est un marché en pleine expansion.

Si Total s’est engagé corps et âme dans l’huile de palme, notamment via sa raffinerie de La Mède, reconvertie en 2018, c’est parce que cette matière lui donnait droit à une importante remise fiscale de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP).


« Sans avantage fiscal, nous explique Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes de l’association Canopée, il n’y aurait aucun intérêt à mettre du biocarburant dans l’essence traditionnelle. Incorporer de l’huile de palme à du gazole, c’est bien plus cher que de produire du gazole tout court ! »

La taxe incitative relative à l’incorporation de biocarburants (TIRIB) oblige les fournisseurs à proposer de l’essence contenant 8 % minimum de carburant d’origine végétale. Pour ce faire, il faut utiliser une liste de biocarburants établie par le législateur.


Mais à la fin de l’année 2018, le Parlement a décidé d’exclure de cette liste les produits à base d’huile de palme, ce qui remettait directement en question l’avantage fiscal dont bénéficiait Total. Cette mesure, entrée en vigueur le 1er janvier 2020, a fait paniquer la firme pétrolière, qui joue dans ce dossier sa raffinerie de La Mède.

« Au lieu de remplacer son projet, nous confie Sylvain Angerand, Total s’entête. C’est une question d’honneur, pas de rentabilité. La bioraffinerie est un marché complètement artificiel, avec ou sans taxe ; c’est un marché qui ne tient qu’à cause des pouvoirs publics. L’huile de palme n’est nullement rentable et ne le sera jamais. »

Une usine à huile de palme en Malaisie – Crédit : Marufish

La manœuvre de Total pour utiliser l’huile de palme

À la demande de Total, qui a mis en œuvre un lobbying acharné (des dizaines de millions d’euros par an sont en jeu), le gouvernement a fait marche arrière. Grâce à la modification discrète d’un arrêté de 2011, il a changé de catégorie les distillats d’acide gras de palme (ou palm fatty acid distillate, PFAD), l’un des principaux produits utilisés dans la raffinerie de La Mède, pour qu’ils échappent à la nouvelle législation.

Depuis cet arrêté, en date de décembre 2019, les PFAD ne sont plus considérés comme de l’huile de palme à proprement parler, mais comme « des résidus acides » produits lors du raffinage de cette huile. L’exonération fiscale est légalement prolongée.

Sylvain Angerand soupçonne la raffinerie de La Mède de s’être précipitée dans cette faille juridique, afin de préserver un semblant de rentabilité.

« Total refuse de nous communiquer son plan d’approvisionnement 2020. À quoi tourne cette raffinerie ? Il est fort possible qu’elle n’ait plus recours qu’aux PFAD, distillés dans d’autres pays… »

Canopée et ses associations partenaires demandent au Parlement d’exclure définitivement tous les produits dérivés de l’huile de palme de la prochaine loi finances, dont l’examen déjà commencé, pour un vote vers la mi-décembre 2020.

Au-delà de ces avantages fiscaux incompréhensibles à l’heure de la déforestation, il s’agirait, selon Sylvain Angerand, de mettre un terme à l’utilisation de toutes les huiles végétales dans les carburants.


Voilà pourquoi il est urgent, pour Canopée, d’interdire à l’usage industriel tous les biocarburants de première génération, c’est-à-dire ceux qui sont produits avec des végétaux normalement destinés au secteur alimentaire.

« L’idée qu’on pourrait passer d’une société tout énergie fossile à une société tout biocarburant est une pure folie. La terre est limitée. On ne nourrira jamais les réacteurs des avions avec de l’amidon ou des betteraves », conclut Sylvain Angerand. La balle est dans le camp des députés.

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