Colombie: Des dizaines de manifestants assassinés. Une répression sans limites. Un silence assourdissant - Scandal
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Colombie: Des dizaines de manifestants assassinés. Une répression sans limites. Un silence assourdissant


Depuis plusieurs mois, l’Etat colombien a organisé une répression sanglante des manifestations qui se sont généralisées au cours des mois d’avril et mai dans tout le pays.

La police, notamment les Escadrons mobiles antiémeutes, les groupes paramilitaires proches des narcos, de l’armée et du pouvoir, des groupes de sécurité privée et l’armée sont accusés de nombreux meurtres d’opposants, de viols, de tortures, de détentions arbitraires qui tendant à devenir systématiques.

Suite à la politique ultralibérale cumulée à l’impact catastrophique de la gestion de crise “sanitaire”, la crise économique et sociale monte en intensité.

La Colombie, déjà touchée par une violence endémique et une corruption massive à tous les niveaux de décision, connaît de très nombreux conflits sociaux, dans les entreprises et dans les rues, qui n’ont été suspendus que par les “confinements”.

Une pression sociale étouffée dans la violence

Le gouvernement du président Ivan Duque, de droite dure, a entamé une répression particulièrement violente. Il faut préciser que Duque, fils de ministre passé par des universités US, est dans le même parti (le “Centre Démocratique”) qu’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010 qui fut très proche des narcos et des paramilitaires d’extrême droite.


Les mouvements sociaux, notamment une grève nationale regroupant de très nombreux collectifs et associations, ont redémarré dès la fin avril 2021. Les revendications portent sur la fin des mesures ultra libérales de Duque, notamment les privatisations. Des barrages ont été créés par les manifestants un peu partout sur des voies importantes, et sont en train d’être levés.

Dans le quartier de Calipso à Cali, épicentre des violences, le centre commercial Éxito appartenant au groupe Casino est accusé d’avoir été transformé en centre de détentions arbitraires et même de tortures autour du 20 mai. Il a ensuite été incendié, l’affaire a été étouffée et d’autres exactions ont recouvert cette histoire.

La brigade appelée “Escuadrón Móvil Antidisturbios” (Esmad) (escadrons mobiles anti émeutes) et le Grupo Operativo Especial de Seguridad (spécialisée dans les “délits d’impact social”) qui appartiennent à la police, sont particulièrement pointés du doigt pour les violences.

Mais aux côtés de la police, des types en civil, armés, attaquent les manifestants à Cali, à Pereira où le maire a carrément annoncé lancer un “front commun” de la sécurité privée et des “corporations” de la ville avec la police, à Medellin ou à Barranquilla notamment.


Officiellement au départ, il s’agissait de petites milices de gens des quartiers riches qui viennent aider à la répression des citoyens dans l’objectif de “protéger leur propriété”. Sauf que certains ont carrément tiré sur des gens comme le montrent des vidéos diffusées sur Twitter, et à Cali un membre de cette milice “bourgeoise” est accusé d’avoir tué un militant d’une organisation indigène le 28 mai.

Et ces miliciens en civil sont protégés par les policiers,qui sont armés jusqu’aux dents y compris avec des armes de guerre, ressemblement davantage à des militaires qu’à de petits bourgeois énervés.

Amnesty International évoque par exemple une attaque coordonnée police-milice “civile” le 28 mai :

des membres de la police nationale ont utilisé une force excessive lors d’une attaque, menée en coordination avec des éléments civils armés, contre des manifestant·e·s dans un quartier proche de l’Université du Valle. Ce jour-là, une dizaine de jeunes manifestant·e·s, dont Álvaro Herrera, Noé Muñoz et Sebastián Mejía, ont été frappés et arrêtés par des éléments civils armés, qui les ont ensuite remis à la police nationale. Álvaro et Sebastián ont dit avoir été soumis à la torture et à d’autres formes de traitement cruel et inhumain pendant leur détention illégale“.

Bref, nous sommes dans le mélange des genres le plus complet, les gens ne savant plus qui les attaque.

La marche de la grève nationale a été lancée fin avril. Immédiatement les permiers morts ont été comptabilisés. Le 5 juin les associations dénombraient déjà 74 assassinats de manifestants et citoyens, plus de 1400 personnes blessées notamment en raison des gaz lacrymos ultra toxiquess, et 2.152 emprisonnées en général de manière arbitraire et souvent durant plusieurs jours.

Sans compter les dizaines de personnes portées disparues, au nombre de 160 début juin.

En parallèle, les assassinats de syndicalistes et militants de gauche, qui existent depuis des années[1], se multiplient. Des jeunes sont aussi massacrés par des bandes armées, dans des territoires tenus par les narcos et les paramilitaires (FARC et ELN surtout). On a aussi des images de domiciles vandalisés par l’Esmad, qui fait régner la terreur dans certains quartiers.

Des gens sont abattus, accusés de participer aux manifestations. Un jeune de 16 ans a été arrêté, torturé, tué et brulé[2], son corps a été retrouvé calciné dans le centre commercial Excito qui avait été incendié. D’autres mineurs ou majeurs sont retrouvés morts avec des traces de coups. Dans le cas d’ Angie Johanna Valencia, tuée le 20 mai, les témoins expliquent que la mère de famille rentrait simplement chez elle.

Evidemment les autorités nient en bloc toute violence gratuite. Une “inspection” du site avec des gens de la mairie, de la police, des manifestants et des associations aurait écarté tout soupçon de détentions et de tortures sur place, même si des traces de sang ont été retrouvées un peu partout par des militants passés après.

Encore quatre personnes ont été tuées samedi 5 juin à Cali lors d’une soirée de commémoration pour les victimes de la répression policière, 10 la veille

Ce qui est certain, c’est que l’Esmad n’hésite pas à tirer à balles réelles, notamment dans cette zone du centre commercial où des corps ont été retrouvés. D’après les témoignages de proches, plusieurs jeunes hommes ont été tués après avoir été arrêtés par la police.

Du côté de Buenaventura aussi au moins trois morts ont été comptabilisés suite aux attaques des autorités le 20 mai, autour du port bloqué par des grévistes et des manifestants.

L’association Defender la Libertad estime que 52 manifestants ont été tués par la police entre le 28 avril et le 20 mai, et à la fin juillet on en était à 87 meurtres de civils, dont 28 seraient directement le fait de la police et 7 des “civils”. Il semble que les leaders militants et reporters soient particulièrement visés.

Fin juillet, une jeune allemande a été détenue puis expulsée du pays pour avoir participé aux manifs “anti gouvernementales”. En fait, il lui était surtout reproché de diffuser hors du pays des images de la répression violente des rassemblements et d’avoir parlé des tirs par armes à feu de la police.

De plus un individu armé a tiré sur elle et son groupe le 22 juillet au soir alors qu’ils étaient réunis en préparation d’une manifestation dans un espace public [3]. Beaucoup y compris en Allemagne sont persuadés qu’on a essayé de la viser elle car elle suivait les manifestations à Cali sur Facebook depuis la mi mars.

On a ici le schéma des sicarios, ces tueurs d’habitude à moto, qui assassinent des cibles sur contrat, généralement pour le compte des bandes criminelles.

Sur les réseaux sociaux, on a vu des vidéos nocturnes où on entend des coups de feu lors de manifestations, où on voit comme des mini tirs de rockets sur les manifestants, où un camion blindé rentre droit dans des manifestants contre un mur, une photo avec la tête décapitée d’un jeune de Cali de 21 ans dont on n’a pas retrouvé le corps,[4] à la mode narcos, des photos des tiges de métal que les manifestants soupçonnent l’Esmad de mettre dans les bombes assourdissantes, où on voit des dizaines de tirs au canon à eau à 10 ou 20 mètres des manifestants …

Le 21 juin, la tête d’un autre jeune, Santiago Ochoa âgé de 23 ans et lui aussi manifestant, a été retrouvée dans un sac dans une ville proche, Tulua. Sa tête a été trouvée une semaine après qu’il ait disparu, arrêté par l’Esmad selon ses proches. Du coup les autorités et les médias font tout pour nier que ce jeune participait au manifestations.

Les corps de deux autres jeunes de la ville ont été retrouvés tués par balles. Les quatre en un mois seulement. Cette zone est une base arrière du cartel de Norte del Valle, dont beaucoup de chefs sont rentrés de leur bref séjour en prison aux USA.


Début mai, un militant pacifiste de 37 ans a été tué de 8 balles lors d’une manifestation à Pereira. Les manifestants étaient en train de traverser un pont quand des tueurs à moto habillés en civil ont ouvert le feu sur la foule, faisant plusieurs blessés[5].

Version officielle des événements: des émeutiers (les manifestants) s’en prenaient au “patrimoine public et privé” et commettaient des actes de vandalisme, et la mairie aurait demandé “l’appui des forces armées”, et il se trouve qu’avec la privatisation des forces de sécurité “publique” en Colombie, ce sont finalement les employés d’une boite de sécurité privée qui auraient reçu l’ordre de régler le problème.

Précisons qu’un des délires du micron est de faire entrer les boites de sécurité privées dans le maintien de l’ordre, les contrôles et les arrestations en France.

Ce système est très pratique : ça permet à l’Etat de dire qu’il n’est pas responsable en cas de problème. Du coup ces individus armés agissent vite n’importe comment, surtout si, comme c’est clairement le cas en Colombie, on leur assure l’impunité.

Dans le rapport d’Amnesty International publié le 30 juillet en français, des exemples d’exactions sont mentionnés.

Par exemple une attaque le 3 mai dans l’ “Opération Siloé” au cours de laquelle “des membres de la police nationale accompagnés de membres de l’ESMAD et du Groupe des opérations spéciales de la Police nationale colombienne (GOES), ont utilisé des armes meurtrières, notamment des fusils d’assaut Tavor 5.56 mm, contre des manifestant·e·s pacifiques. Ce soir-là, au moins trois décès consécutifs à des blessures par balle ont été enregistrés, dont celui d’un jeune homme, Kevin Agudelo, et plusieurs centaines de personnes ont été blessées et plusieurs arrêtées de façon arbitraire“.

Fin juin rien qu’à Bogota on comptait 75 disparus et 6 manifestants tués par armes à feu. Plus de 1.300 ont été détenus, généralement de façon arbitraire, selon les associations.

Des villages indigènes ou paysans entiers sont désormais déplacés, par exemple de le Choco où 700 familles indigènes ont été déplacées et “confinées” par les autorités à cause des violences des groupes de paramilitaires. Il serait question de plus de 44.000 personnes déplacées dans tout le pays sur les six premiers mois de 2021, presque 200% d’augmentation par rapport à 2020.

Apparemment, les paramilitaires ont repris du poil de la bête et mènent des attaques un peu partout, assassinant des paysans, des militants, des villageois pour imposer leur loi.

Bref, même Amnesty International commence à s’en mêler et la Commission interaméricaine des droits de l’homme demande une enquête sur les disparitions, qui se multiplient dans le plus grand silence.

Que se passe-t-il ?

De droite, donc pro business à fond la caisse, Duque a été élu avec le soutien des milieux d’affaires, qui se gavent littéralement.

161 sites de forages pétroliers sont programmés pour 2022, notamment dans des territoires appartenant à des communautés indigènes.

Des régressions sont en cours avec la “loi de solidarité durable” qui va creuser la pauvreté. Par exemple au niveau fiscal il est prévu du réduire les impôts des entreprises et d’augmenter les taxes payées par les citoyens notamment la TVA sur différents produits dont l’essence, l’eau, l’électricité qui doit passer de 5 à 19%, la création d’un impôt sur les retraites, et les privatisations se succèdent alors que le taux de pauvreté est passé de 35,7 % en 2019 à 46,1 % en 2020. Les privatisations se succèdent, comme celle des caisses de retraite.

Beaucoup de jeunes, aussi bien des étudiants que des jeunes des quartiers les plus défavorisés, ont rejoint les rassemblements qui dès le début ont été violemment réprimés.

Le journaliste Maurice Lemoine, grand connaisseur de la région, explique :

Vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées que le procureur général de la Nation Francisco Barbosa donne le ton de ce que va être la réaction gouvernementale en annonçant l’arrestation de plusieurs membres de « cellules subversives » dédiées au « terrorisme urbain ». Le lendemain, alors que la rue bouillonne de colère, l’ex-président Álvaro Uribe se manifeste une première fois, dans le registre qu’on lui connaît : « Soutenons le droit des soldats et des policiers à utiliser leurs armes pour défendre leur intégrité et pour défendre les personnes et les biens contre l’action criminelle du terrorisme et du vandalisme », ordonne-t-il sur les réseaux asociaux. Petit doigt sur la couture du pantalon, Iván Duque obéit. Dès le 1er mai, il annonce le déploiement l’armée dans les rues « pour protéger la population »“.

Un discours qu’on connaît bien ici aussi, même si la milice macronienne payée avec nos impôts n’a pas encore tiré à balles réelles sur les manifestants et qu’on n’a pas atteint, loin de là, le degré de violence que connaît la Colombie.

Cependant, toutes proportions gardées, les ressemblances entre le profil des politiques au pouvoir en Colombie et en France, la gestion de crise lamentable au seul profit du 1%, et la propension à utiliser la violence pour détruire la contestation sont frappantes. Une des différences, outre le degré de corruption générale, est que la France n’est pas un pays jeune: la pyramide des âges chez nous joue clairement en faveur des plus de 60 ans, qui ont généralement du capital et n’ont pas besoin de se rebeller.

Face au carnage social et économique, des mouvements de grève et des manifestations ont commencé à s’intensifier dès la fin 2019. La gestion de crise sanitaire aberrante à coups de “confinements” a permis de faire rentrer tout le monde à la maison pendant un temps seulement.

Car, les mesures de destruction de l’économie au nom du virus, notamment 5 mois de “confinement” fort opportuns pour le pouvoir, montrent leurs impacts. Aujourd’hui une importante couche de la population ne mange plus à sa faim, et les produits alimentaires manquent en raison du blocage du port.

A partir du 28 avril 2021, avec le lancement de la grève nationale (Paro nacional, qui avait déjà eu lieu en 2019), la tension est à nouveau remontée. Duque a mis l’armée dans les rues de Cali dès la fin mai, avec 700 soldats officiellement positionnés dans les rues.

Les maires qui le souhaitent, en général ceux qui sont membres ou proches du parti de Duque, peuvent faire appel à la délicatesse de l’armée pour faire taire le conflit social.

On doit aussi noter le rôle des médias, qui comme au macronistan manquent de la déontologie la plus élémentaire, prenant presque systématiquement pour argent comptant la parole officielle. Et qui répercutent massivement la communication de la police.

Alors que les manifestations ont lieu chaque jour et chaque soir notamment à Cali, les gens sont très déterminés et réclament le départ de Duque.

L’objectif de cette violence, qu’on peut qualifier de terrorisme d’Etat, est d’étouffer la contestation qui met directement en péril le plus riches du pays, ceux qui profitent de sa vente à la découpe et leurs sbires politiques, et de maintenir l’ordre social existant.


SOURCE


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